Yaoundé, 4 mars 2026 – Le Cameroun, l’un des principaux producteurs de coton en Afrique centrale, continue de subir un déficit structurel dans sa filière textile. Malgré un potentiel énorme, les importations massives de textiles – notamment de friperie (vêtements de seconde main) et de tissus finis – pèsent lourdement sur la balance commerciale, détruisent des emplois locaux et freinent la transformation industrielle. En 2026, ce phénomène s’accentue avec la délocalisation forcée de productions symboliques comme le pagne du 8 mars, illustrant un cercle vicieux : sortie massive de devises, effondrement de l’industrie locale et dépendance accrue.
Chiffres alarmants des importations : la friperie en tête
Selon les données les plus récentes de l’Institut national de la statistique (INS) pour 2024 (dernières disponibles consolidées), le Cameroun a importé 72 600 tonnes de friperie pour une valeur de 39,8 milliards FCFA, en hausse de 18,6 % en volume et 31,8 % en valeur par rapport à 2023 (61 221 tonnes pour 30,2 milliards FCFA). Ces importations proviennent majoritairement de pays occidentaux et d’Asie, souvent via des circuits informels ou de contrebande.
- En 2023 : 30,2 milliards FCFA pour la friperie seule.
- Cumul friperie + matières textiles : les dépenses dépassent régulièrement les 100 milliards FCFA par an dans les années antérieures (101,7 milliards FCFA en 2019 pour friperie et textiles confondus).
- À l’échelle de la CEMAC, les importations de friperie coûtent environ 80 milliards FCFA par an en moyenne, dont une part significative tirée par le Cameroun (près de 35 % selon certaines estimations).
Ces flux massifs contribuent directement au déficit commercial global du pays, qui s’est établi à 1 747,3 milliards FCFA en 2024 (en baisse de 12,8 % par rapport à 2023, mais toujours abyssal). Les textiles et vêtements usagés représentent une part non négligeable des importations de biens de consommation courante.
Conséquences directes sur l’économie nationale
- Sorties de devises et pression sur le FCFA Chaque milliard dépensé en importations textiles représente des devises qui fuient vers l’étranger au lieu d’être réinvesties localement. Cela aggrave le déficit extérieur de la CEMAC et contredit les objectifs de la communauté de réduire la dépendance aux achats hors zone. La délocalisation de la production du pagne du 8 mars vers l’Inde (via Oceanic Group) accentue ce phénomène : plus de 2 millions de mètres importés en 2026 génèrent des paiements en devises fortes, alors que le coton camerounien est exporté brut à 99 %.
- Destruction d’emplois et effondrement industriel La filière coton-textile-confection emploie traditionnellement des dizaines de milliers de personnes (producteurs de coton via SODECOTON, ouvriers de la CICAM, artisans et PME de confection). Aujourd’hui, les producteurs locaux ne couvrent plus que 5 % du marché national du tissu et de l’habillement. La concurrence déloyale (prix bas de la friperie, contrebande nigériane, imports chinois) a conduit à la fermeture d’ateliers, à l’arrêt des machines à la CICAM et à des arriérés de salaires récurrents. Résultat : perte de valeur ajoutée, chômage accru et informalisation du secteur.
- Paradoxe du coton brut exporté Le Cameroun exporte massivement son coton fibre (177,2 milliards FCFA en 2024, en baisse de 19,8 %), mais importe les produits finis issus de cette même matière première. Cela prive le pays d’une transformation locale qui pourrait générer des emplois qualifiés, des recettes fiscales et une balance plus équilibrée. Les exportations textiles du pays atteignent pourtant 59,4 milliards FCFA en 2024 (record depuis 2019), mais elles concernent surtout des niches ou des produits semi-finis, pas la consommation courante.
- Impact sur les ménages et le pouvoir d’achat La friperie, bien que bon marché, soutient un vaste écosystème informel (importateurs, revendeurs sur les marchés) qui fait vivre des familles. Cependant, elle étouffe la production locale de neuf, plus chère et moins accessible. Pour des produits comme le pagne du 8 mars, les prix explosent (jusqu’à 17 000 FCFA le coupon contre 10 000 FCFA officiel), pénalisant les consommatrices et les petites couturières.
Vers une relocalisation ? Des signaux encourageants mais lents
Le gouvernement mise sur des projets ambitieux :
- Un investissement de 180 milliards FCFA (environ 274 millions d’euros) via Cameroon Textile pour relocaliser la filière et multiplier les capacités de transformation.
- Négociations avec Arise IIP pour restructurer la CICAM (dette > 35 milliards FCFA).
- Promotion de marchés captifs (uniformes, etc.) estimés à 24-30 milliards FCFA par an.
Ces initiatives pourraient inverser la tendance en créant de la valeur ajoutée locale et en réduisant les importations. Mais leur mise en œuvre patine, et sans réforme profonde (énergie moins chère, incitations fiscales, lutte contre la contrebande), les importations textiles continueront de saigner l’économie.
En 2026, le Cameroun paie cher son incapacité à transformer son coton : devises perdues, emplois détruits et souveraineté industrielle amoindrie. Le paradoxe d’un grand producteur devenu importateur net de vêtements reste entier – et coûteux.
