À quelques jours de la Journée internationale des droits de la femme, le pagne officiel est devenu le symbole criant de la déliquescence de l’industrie textile camerounaise. Alors que la Cotonnière industrielle du Cameroun (CICAM) a confié pour la quatrième année consécutive sa production à un groupe indien, les prix flambent sur les marchés, la pénurie s’installe et les devises fuient massivement. Analyse chiffrée d’une situation qui révèle l’échec d’une filière autrefois fière.
Une production délocalisée pour sauver les apparences
En 2026, plus de 2 millions de mètres linéaires de pagne ont été livrés sur le marché camerounais. Ce volume, proche de celui de 2025, reste cependant inférieur à la projection initiale de 3 millions de mètres et à la demande annuelle estimée à environ 4 millions de mètres.
Le modèle est simple et implacable : la CICAM conserve la conception des motifs, la propriété de la marque et l’organisation de la distribution nationale. Le groupe indien Oceanic finance la production, fabrique les tissus dans ses usines et livre le produit fini. Une fois les ventes réalisées, la CICAM rembourse son partenaire et empoche une marge. Ce partenariat assure un « service minimum » à l’entreprise publique : paiement des factures d’électricité, charges incompressibles et, parfois, une partie des salaires (deux mois payés l’année dernière grâce aux ventes du pagne, selon une source proche du dossier).
Mais le prix à payer est lourd : d’importantes sorties de devises liées à ces importations massives de tissus, alors même que la CEMAC tente de réduire son déficit extérieur. Sans cette sous-traitance, la CICAM, dont l’outil industriel est à l’arrêt depuis plusieurs années, n’aurait tout simplement pas pu approvisionner le marché.
Une dette abyssale et une restructuration qui patine
La CICAM traîne une dette estimée à plus de 35 milliards FCFA, qui pèse sur sa trésorerie et bloque tout investissement. Une opération comptable de réévaluation des actifs immobiliers, pilotée par le ministère des Finances (MINFI), a permis de faire passer les fonds propres de -19 milliards à +24 milliards FCFA, évitant in extremis une dissolution au regard du droit OHADA. Mais cette embellie reste purement « comptable ».
Une étude diagnostique commandée par le ministère de l’Industrie au Bureau de mise à niveau (BMN) et réalisée par le cabinet Mazars chiffre le coût de la restructuration entre 30,7 et 48,2 milliards FCFA. Selon les scénarios (restructuration 100 % étatique ou privatisation partielle), le besoin de financement net oscille entre 40,6 et 21,7 milliards FCFA. Des négociations sont en cours depuis fin 2024 avec Arise Integrated Industrial Platforms (Arise IIP) pour une entrée au capital (l’investisseur indien viserait environ 85 %, l’État souhaite conserver au moins 30 %). À ce stade, aucune avancée décisive n’a été annoncée.
Évolution de la consommation : une demande stable… mais une offre qui s’effondre
Historiquement, la CICAM produisait et écoulait 4 à 5 millions de mètres de pagne du 8 mars par an (chiffres des années 2019-2020). Aujourd’hui, la demande reste forte – environ 4 millions de mètres estimés – mais la production locale est nulle. Les 2 millions de mètres livrés par Oceanic en 2026 couvrent à peine la moitié du besoin, provoquant pénurie et spéculation.
Les stocks s’épuisent en moins de deux semaines chez les distributeurs agréés. Sur les marchés de Yaoundé et Douala, les revendeurs intermédiaires raflent les lots pour les revendre au prix fort. Résultat : le pagne officiel, homologué à 10 000 FCFA le coupon de 6 yards chez la CICAM, s’arrache jusqu’à 15 000 voire 17 000 FCFA dans les boutiques et les marchés.

Les Camerounaises parlent : « C’est trop cher ! On va s’adapter… ou pas »
Les plaintes sont unanimes. À Yaoundé, Cyrielle Mimb peste : « On dit que c’est 15 000 F le tissu, habituellement c’est 7 000 ou 8 000 F ». Clarisse Ngono, agricultrice, lâche : « C’est trop cher ! Si ça ne va pas, je vais porter le pagne de l’année dernière ». Honorine Mboussi, ménagère, résume le fatalisme ambiant : « C’est le prix, on va faire comment ? Ça ne fait qu’augmenter, on va s’adapter ».
Les militantes rappellent que le pagne ne fait pas tout : « Nous sommes loin, très loin d’avoir atteint cette liberté qu’on pense avoir », souligne Viviane Tathi. Le business du pagne du 8 mars, qui génère traditionnellement 25 à 30 milliards FCFA de chiffre d’affaires pour la filière (TVA comprise), profite surtout aux importateurs et aux spéculateurs.
Une filière textile exsangue
Selon l’Institut national de la statistique (INS), les importations de friperie ont explosé (72 600 tonnes pour 39,8 milliards FCFA en 2024). La CICAM ne contrôle plus que 5 % du marché national coton-textile-confection, laminée par la concurrence chinoise et asiatique. Le ministère du Commerce (MINCOMMERCE) et le gouvernement tentent de réserver des « marchés captifs » (uniformes scolaires, hospitaliers, policiers) estimés à 24-30 milliards FCFA par an, mais les discussions avec Arise IIP patinent.
Le pagne du 8 mars 2026 restera dans les mémoires comme celui de la délocalisation assumée et de la résignation des consommatrices. La CICAM survit grâce à l’Inde, mais perd chaque année un peu plus de sa substance industrielle. Tant que la dette de 35 milliards ne sera pas réellement assainie et que la restructuration avec Arise n’aboutira pas, le Cameroun continuera à importer… son propre symbole national.