Les explorateurs, administrateurs et ethnographes allemands (Curt von Morgen, Eugen Zintgraff, Günther Tessmann, Alfred Mansfeld, Hans Zenker, etc.) ont été les premiers Européens à pénétrer profondément dans l’arrière-pays du Sud-Kamerun à partir de 1887-1890. Ils ont interrogé directement les chefs et anciens bulu sur leur passé. Leurs rapports, publiés entre 1893 et 1913, constituent les premières transcriptions écrites des traditions orales bulu. Ces récits sont remarquablement cohérents avec ceux que l’on recueille encore aujourd’hui chez les Bulu.
Le point de départ selon les Allemands
le sud de l’Adamaoua (et non le lac Tchad)Curt von Morgen (1890-1891, expédition sud-nord) est le premier à recueillir explicitement la tradition bulu. Dans Durch Kamerun von Süd nach Nord (1893, p. 95-100), les Bulu qu’il rencontre près de Bipindi et Lolodorf lui déclarent venir des savanes du sud de l’Adamaoua (région Ngaoundal-Tibati, collines et lacs Mbella Assom, Panyere, Mbakaou). Ils parlent d’une longue migration vers le sud, poussée par des guerres internes et la recherche de sel et d’ivoire pour le commerce côtier.
Morgen note que les Bulu distinguent clairement deux phases :
-Une très ancienne origine commune avec les Fang et Beti dans la savane.
-Une migration plus récente (fin XVIIIe – milieu XIXe siècle) depuis le Haut-Sanaga (qu’ils appellent Yom) vers la grande forêt du Sud.
Cette information est reprise et confirmée par les officiers allemands qui administrent la région après 1895 : les Bulu ne revendiquent jamais une origine au lac Tchad (théorie qui apparaît plus tard chez certains auteurs européens). L’origine adamawaise est celle que les Bulu eux-mêmes donnent aux Allemands.
La traversée du fleuve Sanaga
Le mythe du serpent géant
Les Bulu racontent aux Allemands le passage du Yom (Sanaga) exactement comme dans les versions orales actuelles :Un énorme serpent-totem (nommé Ngan Meja / Ngân Medza / Afri Kara selon les clans) se couche en travers du fleuve et sert de pont vivant.
Toute la population (femmes, enfants, guerriers) traverse sur son dos.
Une fois de l’autre côté, le serpent disparaît ou se transforme.
L’endroit de la traversée est situé près de l’actuel Mbandjock ou Nditam (Haute-Sanaga).
Ce récit est recueilli dès 1890 par von Morgen et ses successeurs. Tessmann (qui travaille surtout chez les Fang du Sud mais rencontre aussi des Bulu) le mentionne comme faisant partie du fonds commun « Pahouin » (Beti-Bulu-Fang).
L’épisode de l’arbre géant Adzap (moabi sacré)
Les Allemands rapportent également l’épisode légendaire de l’Adzap (ou Odjambo’a) :Les ancêtres bulu arrivent devant un moabi colossal qui barre complètement le chemin dans la forêt.
Ils doivent le contourner ou le percer (selon les versions) pour continuer leur route vers le sud.
Cet arbre devient un lieu sacré ; plusieurs clans bulu portent encore aujourd’hui le nom de ce lieu-dit.
Von Morgen et les premiers administrateurs notent que cet épisode marque l’entrée définitive dans la grande forêt équatoriale.
Organisation en clans et « 56 grands groupements »
Les officiers allemands dressent très tôt des listes de clans (Mansfeld, Zenker, Tessmann). Ils constatent que les Bulu se présentent comme issus de cinq ou six grands groupements qui ont traversé la Sanaga ensemble :
-Mvog Mebe’e, Mvog Boto, Mvog Ndong, Be Fang be Koungou Ngoa, Mvog Ekoumou Belanda, etc.
Chaque clan donne son ancêtre éponyme et le chemin précis qu’il a suivi après la traversée.
Ces listes allemandes de 1900-1910 sont les premières à mentionner les 56 clans principaux qui structurent encore la société bulu.
Günther Tessmann et la synthèse « Pangwe » (1913)
Dans son monumental Die Pangwe (2 tomes, 1913), Tessmann (expédition Lübeck 1907-1909) consacre de longues pages aux traditions d’origine. Même s’il travaille surtout chez les Fang du sud, il note que les Bulu (qu’il distingue clairement des Fang proprement dits) lui racontent la même histoire :
-Origine lointaine dans la savane du nord (Adamaoua).
-Séparation progressive des groupes.
-Traversée du Sanaga sur le serpent.
-Poussée vers le sud jusqu’à ce que les Allemands les arrêtent militairement vers 1895-1900.
Tessmann considère ces récits comme historiquement fiables et les utilise pour cartographier les migrations.
Conclusion : Ce que les Allemands ont réellement entendu
Contrairement à certaines théories postérieures (lac Tchad, Haute-Sanaga comme point unique de départ), les récits directement recueillis auprès des Bulu par les Allemands entre 1890 et 1913 sont très clairs et uniformes :
-Origine commune dans le sud de l’Adamaoua (savane).
-Passage par la Haute Sanaga (étape intermédiaire).
-Traversée de la Sanaga sur le serpent Ngan Meja / Afri Kara.
-Franchissement de l’Adzap géant.
-Installation progressive dans la forêt du Sud-Cameroun, stoppée par l’administration allemande.
Ces traditions orales bulu, mises par écrit pour la première fois par les colonisateurs allemands, restent aujourd’hui la version canonique chez les conteurs de Mvett et les anciens des clans Yemeyema’a, Yemekak, Esaman, etc.
Sources: facebook/
